EXUL 4 EDITO/Oki Jishin

Oki Jishin

« Il va me prendre par les épaules. Il m’embrassera et je serai perdue. » Ce devait être une liaison de 24 heures – « 24 jikan no jôji », titre japonais d’« Hiroshima mon amour » – et ça dure depuis 1959. Plus de cinquante ans de passion réciproque au royaume de l’éphémère, là où le fameux monde flottant (ukiyo-é) panse les traumatismes de l’Histoire. Celle des mille soleils là-bas comme la France d’alors, dans les bras de l’occupant.

Pour l’heure, que les grandes féodalités économiques et financières, comme dirait Stéphane Hessel, dévissent en Bourse, victimes ou non collatérales du tremblement de terre,  on s’en fout. Ce n’est pas journalistes que nous aurions dû être mais moines. Et passer nos nuits à prier. Prier pour ces milliers d’âmes noyées et contempler les yeux grands ouverts ces destructions effroyables, présage de notre mort imminente sur la colline de Megiddo.

« Tu n’as rien vu à Hiroshima. » « Si j’ai tout vu à Fukushima… tout. »

On est emporté là-bas sous la mine fragile et intimiste de Jiro Tanigushi. Un « Quartier lointain » qui n’a jamais été aussi proche. Ce Japon d’hier qui se relevait comme demain, on veut le croire, celui d’aujourd’hui, sous la neige. Mais aucune voix qui chante dessous. Pas de Dieu non plus, dansant sur ses ruines. Faute aux autorités, minimisant l’ampleur de la  catastrophe, abandonnant de fait des milliers de sans-abris, des orphelins. On meurt de froid et de faim au pays du luxe.

La résonance intime que le cataclysme suscite en nous n’est pas à la mesure, naine, de la compassion de l’empereur du Japon. Face à l’Oki Jishin, ton Léviathan ou Godzilla, nous t’embrassons sur ta bouche d’origami, ton rempart de papier. Et nous pleurons ton dessein si mince.

Eric Valz

 

Saisi d’une planche de Jirô Taniguchi, le portrait de la mère de Hiroshi, le héro de « Quartier lointain ». Une femme aux traits chéris et universels